
Au fil des années, trois enfants leurs vinrent, grande bénédiction, grande remise en question aussi. Car les petits mettaient en évidence, par leur fraîcheur et leur vivacité, ce
qu'eux avaient abandonné de leur nature au gré du chemin.
Le premier conciliait la grâce du ruisseau tranquille à une intelligence-fusée. Il était si sage qu'il se serait laissé consumer sur place sans protester.
Le deuxième était un véritable volcan, jaillissement de joie ou de fureur, selon le jour et l'heure, charmant ou destructeur. Les échanges de flammes étaient courants avec sa mère, blessant les
deux, de brûlures difficiles à cicatriser. Elle mit longtemps à comprendre qu'elle ne prenait qu'un retour de ses propres flammes , et put alors seulement commencer à y remédier.
Le troisième était tout câlins, malice, et détermination. Il exigeait son dû sans relâche, la poussant à donner sans cesse, à s'en perdre elle-même. Il fit beaucoup pour l'assouplir.
Le papa, d'une nature plus tranquille, en apparence en tous cas, supportait difficilement toutes ces explosions incontrôlées autour de lui. Il calmait souvent les flammes trop vives, un peu
brutalement parfois, et espérait qu'elles cessent. Pas simple de vivre avec des dragons...
Ainsi, année après année, leur vie suivait son cours rapide, sans obstacle marquant. Les rêves étaient oubliés au profit des préoccupations quotidiennes.

Elle savourait sa liberté toute nouvelle, les rencontres, les discussions, les découvertes.
Il ne lui était quand même pas si facile de trouver ses marques maintenant qu'elle était sortie de l'antre
maternel.
Car elle était confrontée si souvent aux peurs ancrées en elle, ces peurs sans forme qui vous hantent sans répit.
En dépit de toutes ces ombres, certaines choses changeaient en profondeur chez elle.
Il y eut cette rencontre, avec un torrent impétueux.
Aussi improbable fût-il, un couple en naquit.
L'un et l'autre se nourrissaient de cette différence, s'équilibrant et se complétant.
Les remises en question du couple étaient fréquentes, parfois animées, toujours salutaires.
Au travail, la dragonne cherchait les défis pour éprouver son feu.
C'est ainsi qu'elle prit tout d'abord confiance en elle, car elle était appréciée pour son énergie et son courage.
Elle ne voyait pas hélas à quel prix, et cachait sa fatigue et ses blessures quand elle revenait exhangue des combats menés pour d'autres.
Quant au torrent fougueux, il prêtait sa force vive aux barrages qui tentaient de l'endiguer, le privant progressivement de sa force vitale.
Ces contraintes leur semblaient la marque de leur liberté conquise.

Il était une fois, dans des temps plus trop mythologiques, où la nature était asservie, une petite dragonne, troisième née d'une mère dragonne et d'un papa nuage. (En
ce temps là aussi, les couples pouvaient être très différents).
La maman dragonne, atteinte d'une blessure intérieure qui la brûlait nuit et jour, crachait du feu quasi continûment.
Petite Dragonne fut élevée par sa grand-mère, dragonne elle aussi. Chez elle, le feu, quoique très puissant, s'était assagi avec les années. Il réchauffait les coeurs de sa générosité,
protégeant les plus faibles, cuisant cette nourriture simple et délicieuse que tous partageaient avec bonheur dans la caverne.
Petite Dragonne ne comprenait pas la douleur de sa mère. D'autant moins que tous lui disaient qu'elle, Petite Dragonne, était sa consolation. Même sans comprendre, elle essayait vaillamment
d'être à la hauteur de cette tâche herculéenne. De se faire gentille, de donner de la douceur et de la tendresse autant que son coeur pouvait en abriter.
Son feu s'éteignait presque sous la cendre de ses colères rentrées et de son chagrin inouï.
Elle avait un secret pour tenir dans cette contrainte. Dès qu'elle le pouvait, elle s'enfermait tout au fond de la caverne ou dans des caches environnantes lisant avec passion les aventures de
ses ancêtres vaillants, ces histoires palpitantes de rencontres, de métamorphoses et de quêtes héroïques. Dans cet univers parallèle de liberté et d'aventure, tout était possible, même pour
un petit dragon. Elle rêvait de grandir pour découvrir ces pays merveilleux, rencontrer magiciens et êtres féériques, donner toute la mesure de ses forces.
Les années passaient, si lentes, si répétitives, que ses rêves étaient oubliés sous la cendre.
Elle grandissait tout de même, et , un jour, il fut temps de sortir de l'antre maternel, et de ses vapeurs de souffre, et de déplier ses ailes.
Jeudi 28 février 2008
publié dans :
A l'école
Aujourd'hui, j'ai constaté un mieux indéniable dans la "situation à problème" traitée là.
C'était déjà un peu le cas les jours précédents mais là, c'était vraiment manifeste :-)
D'autres éléments ont évolué autour, mais le changement de mon regard n'y est pas pour rien.
Le sable s'est déposé, et le fond est plus clair.
Des échos