Quand elle m'a proposé de venir avec lui, j'ai hésité un instant, et je lui ai répondu que j'allais le lui demander.
Et puis j'ai raccroché, ai inspiré un grand coup, et suis allée le sortir de sa cachette. Mon violon.
Je l'avais délaissé depuis tant d'années, car je le jugeais coupable. De toutes ces heures d'enfance volées à l'insouciance, des remarques et critiques incessantes, des cris et des fessées,
parfois, devant ma passivité, ma médiocrité. Coupable de mon dégoût devant tout ce gâchis, car j'aimais la musique, mais pas ce qu'elle devenait sous mes doigts.
J'avais oublié tous les rituels bien huilés. Couper les ongles pour qu'ils ne glissent pas sur les cordes. Ouvrir la boîte, enlever le couverture bleu profond, le dérouler de sa protection de
soie, installer la mentonnière, tendre l'archet et vérifer qu'il soit enduit de colophane. L'accorder, corde après corde, puis deux par deux.
J'avais oublié les sensations, le bois sur la clavicule et le cou, le bout des doigts meurtri, le délicat équilibre du bras et du poignet droit, la position si peu naturelle du bras gauche, en
torsion, et ma tendance à m'écrouler dessus.
J'avais oublié le son, surtout, si proche de l'oreille qu'on le perçoit de l'extérieur et par la vibration du corps.
Car la dernière fois, il y a quelques mois, c'est pour mon amie que je l'avais sorti, plus que pour moi, même si je l'avais touché avec plaisir.
Peur au ventre, comme quand on revoit quelqu'un de cher après tant d'années et qu'on ne sait quelle contenance adopter. Va-t-on retrouver le bonheur d'être ensemble ? Ou va-t-on se quitter pour
toujours...
Alors, elle m'a aidé à l'apprivoiser. En m'accompagnant au piano pour une improvisation douce. Mon coeur battait fort, mais j'ai continué. Peu importe que les doigts ne tombent pas toujours juste,
seul compte le son, l'énergie.
Alors je l'ai embrassée fort pour la remercier de ce cadeau. Il y aura sans doute d'autres duos.
Et en rentrant à la maison, je l'ai repris avec amour, je l'ai caressé, et j'ai joué, encore, jusqu'à ce que mes doigts souffrent trop.
Ce soir, je ne le rangerai pas dans l'armoire.
Des échos